AFFAIRE SEZNEC

Le 25 mai 1923, Guillaume Seznec, maître de scierie à Morlaix, et Pierre Quemeneur, Conseiller Général du Finistère, quittent Rennes au petit matin pour se rendre à Paris en Cadillac.

Associés depuis plusieurs mois, les deux hommes roulent vers la capitale pour y négocier un contrat de vente d’automobiles américaines qui promet d’être juteux. C’est l’époque des grands trafics de l’après-guerre et Quemeneur se propose de racheter ces voitures un peu partout en Bretagne pour les revendre à prix d’or aux Soviétiques – on disait alors les Soviets – qui en manquent cruellement. La France regorge de Cadillac. Une conséquence de la guerre. Elle s’est engagée à racheter tout le matériel que l’U.S. Army n’aurait pas rembarqué à l’issue du conflit. C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée avec un stock impressionnant de belles américaines.

Le voyage vers Paris vire au cauchemar.

Connaissant pannes sur pannes, la voiture est à l’agonie. A Houdan, Quemeneur décide de prendre le train pour ne pas manquer son rendez-vous Parisien. C’est devant la gare de cette ville que les deux hommes seront vu ensemble pour la dernière fois. Officiellement, on ne reverra jamais Quemeneur. Ni vivant, ni mort.

Guillaume Seznec rentre donc seul à Morlaix. Une enquête concernant la disparition du Conseiller Général du Finistère est ouverte. On la confie au commissaire Vidal et à son adjoint Bonny. Il faut trouver un coupable et vite ! Immédiatement suspecté, Seznec ne tarde pas à représenter l’assassin idéal. Malgré l’absence de cadavre, de preuves, de mobile et d’aveu, il sera inculpé pour assassinat et faux en écritures. Condamné aux travaux forcés à perpétuité, on l’enverra au bagne en Guyane. Refusant la grâce qu’on lui propose, il déclarera :
« Il n’y a que les coupables qui puissent demander pardon, moi je n’ai commis aucun mal, je ne dois et je ne peux que demander la justice. »
Gracié par décret du Général de Gaulle, il rentrera en France en juillet 1947, après plus de vingt ans de détention. Le visage émacié, il n’est plus que l’ombre de lui même. Toujours digne mais brisé, il ne cessera de clamer son innocence. Il décédera en 1954 des suites d’un accident de la circulation.

Cette histoire extraordinaire reste une des grandes erreurs judiciaires du siècle. Aujourd’hui, l’association France Justice soutient son petit-fils – Denis Seznec – dans son combat contre l’injustice. Son but est d’obtenir la révision du procès de son grand-père et défendre ainsi la mémoire d’un martyr innocent.

LE DEROULEMENT DU VOYAGE DE GUILLAUME SEZNEC EN CADILLAC

Morlaix, le 24 mai 1923. De bon matin, Guillaume Seznec s’installe à bord de la Cadillac garée devant la scierie pour prendre la route de Rennes. Il a rendez-vous à Rennes avec Pierre Quemeneur à l’Hôtel parisien vers 14h30, pour prendre ensuite la route de Paris.

La première partie du voyage ne se passe pas comme prévu. L’état de la belle américaine n’est pas particulièrement brillant. C’est pourtant cette Cadillac qui doit servir de première transaction au contrat de vente d’automobiles américaines que les deux associés partent négocier dans la capitale. Quemeneur a rendez-vous avec un Américain – un certain Cherdy – qui est son principal contact à Paris. Cet homme serait prêt à lui commander cent voitures. Rafistolée tant bien que mal, la voiture connaît plusieurs crevaisons. Tant et si bien qu’à 14h30, Seznec est encore sur la route qui doit le mener à Rennes…

De son côté, à l’Hôtel parisien, Quemeneur s’impatiente. Pendant son attente, il télégraphie à son beau-frère, Me Pouliquen, pour lui demander de lui expédier le chèque de 60 000 francs que le notaire a promis de lui rembourser sur sa dette, à Paris en poste restante sous forme de recommandé. Ce n’est que vers 19h30, à la nuit tombante, que la Cadillac fait son apparition. Seznec est épuisé, la route a été éprouvante. Les deux hommes décident de ne partir que le lendemain de très bonne heure et retiennent des chambres à l’hôtel. Puis ils vont dîner. Pendant le repas, Quemeneur insiste beaucoup sur le fait qu’il doit impérativement se trouver le 26 mai au matin à Paris pour se rendre à son rendez-vous avec Cherdy.

25 mai 1923 vers 5 heures du matin, il fait frais mais le ciel est dégagé. Quemeneur et Seznec, après avoir placé leurs valises à l’arrière du véhicule, prennent place à bord de la Cadillac ; Seznec est au volant.

Entre Paris et Rennes, il y a près de 400 Km ; les réparations font parties de ce qui est une véritable équipée à l’époque : changer les charbons du delco par exemple.

Premier arrêt à Ernée, en Mayenne où les deux associès prennent un petit déjeuner et en profitent pour faire le plein : 60 litres d’essence.

Ils reprennent alors la route mais doivent faire face à 2 crevaisons en quelques kilomètres… tant et si bien qu’à 12 heures, ils sont encore à 220 Km de Paris.

Les deux voyageurs s’arrêtent alors à Mortagne pour déjeuner et en profitent pour passer chez le garagiste qui effectue quelques réparations et mises au point sur le moteur. A peine repartis, nouvelle crevaison ! 16 heures, la Cadillac pénètre enfin dans Dreux ; un joint de culasse vient de claquer. Direction le garage de Hodey, où l’on rafistole tant bien que mal le moteur défaillant. Mais là encore, à peine sortie de la ville et c’est une nouvelle panne : retour au garage.

Quemeneur prend le volant : direction Houdan, à 19 Km de Dreux. Houdan dépassée, la nuit tombe et l’un des feux arrière ne fonctionne pas. Il faut faire demi-tour et revenir à Houdan où Quemeneur achète des lanternes à vélo. Pendant que le quincailler les installe sur la Cadillac, les deux hommes vont dîner au Plat d’Etain. Là, Quemeneur passe un coup de fil… mais à qui ?
Quemeneur décide alors qu’il prendrait le train de 21 h 56. Il prend à nouveau le volant, direction la gare.
Seznec est endormi quand un arrêt brusque le sort de sa léthargie. Il ne sait pas où ils sont ; sans doute à Dreux. Quemeneur, lui, est déjà descendu, sa valise à la main.

« Bon, j’y vais, dit-il. Toi, finalement, ce serait peut-être mieux que tu rebrousses chemin pour faire réparer sérieusement la voiture à Morlaix. Mais si tu préfères continuer jusqu’à Paris, je serai à l’hôtel de Normandie, en face de la gare Saint-Lazare. Allez, salut ! »

Seznec voit la silhouette de son ami se diriger vers la gare. Officiellement, on ne reverra jamais Quemeneur. Ni vivant, ni mort.

De son côté, Seznec ne sait que faire puis décide de continuer le voyage vers Paris.

Peu après La Queue-les-Yvelines, à proximité de Millemont, nouvelle panne. Il est 22 h 30. Il répare, mais le doute l’a assailli : comment pourrait-il vendre une voiture dans cet état ? Il vaut mieux retourner à Morlaix pour réparer !

Seznec fait donc demi-tour entre Houdan et La Queue-les-Yvelines puis c’est à nouveau la crevaison. Fatigué, il décide de s’arrêter et dormir.

Le lendemain, 5 h 30 un livreur de lait vend à Seznec un bidon d’essence de 5 litres ; plus tard, c’est le conducteur d’une camionnette qui aide Seznec à remettre en place le pneu sur sa jante. La Cadillac repart. Enième crevaison. Ayant perdu son cric, Seznec se débrouille avec les moyens du bord pour réparer la énième crevaison qui vient de survenir.

La voiture est réparée avec les moyens du bord et arrive enfin à La Queue-les-Yvelines. Seznec se restaure puis s’adresse à un réparateur de cycles pour consolider ses réparations. La Cadillac repart alors, Seznec, prévoyant, a fait le plein de carburant : 50 litres dans le réservoir plus un bidon.

A la sortie de dreux, vers 13 heures, panne de delco ; la cadillac repartira à 16 heures. Quand la nuit tombe, Seznec s’arrête à Pré-en-Paille pour se restaurer et dormir.

Le lendemain, suite du périple, avec succession de crevaisons et de pannes, comme il se doit.
C’est un homme exténué, conduisant une voiture rendant l’âme, qui rentre chez lui vers 2 ou 3 heures du matin. Il va se coucher sans réveiller personne. Nous sommes le 28 mai.

PORTRAIT DE GUILLAUME SEZNEC

Guillaume Seznec est né le 1er mai 1878 à Plomodiern (Finistère). Ses parents, Yves Seznec et Marie-Anne, née Colin, y possédaient une ferme assez importante (Kernéol). La malédiction qui le guettait dès son plus jeune âge n’allait pas tarder à entrer en scène. Le secrétaire de mairie qui enregistra la naissance de l’enfant l’affubla d’un mauvais prénom (Joseph – qui ne devait être que son deuxième prénom). On continua cependant à l’appeler Guillaume. Six ans plus tard, nouvelle erreur du préposé ! L’enfant fut déclaré officiellement mort le 28 décembre 1884, à la place de son jeune frère Hervé, décédé à vingt-trois mois des suites d’une grave maladie.

Curieux et inquiétant présage : pour les Bretons, porter dès sa naissance un autre prénom que le sien et décéder à la place de son frère ne peut que porter malheur. Pour une fois, ces superstitions allaient amplement se justifier.

Après des études médiocres, Guillaume quitte le collège à seize ans pour la ferme familiale de Kernéol. Son père étant décédé quand il avait six ans, c’est sa mère qui dirige avec autorité les sept garçons de ferme et les deux servantes. Le travail de la terre ne passionne pas le jeune Guillaume. Ce qu’il aime, c’est la mécanique.

Le 18 juillet 1906, il épouse Marie-Jeanne Marc, une jeune fille de bonne famille. Ils achètent un commerce sur la place de Plomodiern, en face de l’église. Vente et réparations de vélos.

Marie-Jeanne est enceinte. Elle accouche d’une petite Marie le 1er novembre 1908. Ayant dû s’absenter de chez lui pour effectuer une période militaire à Chateaulin, c’est un télégramme qui lui apprend la nouvelle. L’heureux père se précipite et il n’est pas encore arrivé qu’il aperçoit un incendie dans Plomodiern : c’est la grange voisine de chez lui qui flambe. Par deux fois il entre dans son magasin pour sauver Marie-Jeanne, le bébé qui n’a qu’un jour, et ce qu’il peut de sa marchandise. Et là, c’est le drame préfigurant le destin tragique de Guillaume Seznec. Un bidon d’essence explose. On le ressort, le visage et les mains gravement brûlés. Des cicatrices marqueront désormais son visage. Guillaume Seznec est un homme que l’on remarque, à cause de ces « signes particuliers ».

On donne à Marie un petit frère. Guillaume naît le 13 mars 1910.

Grâce aux dédommagements accordés par l’assurance, Guillaume Seznec et Marie-Jeanne se lancent dans une nouvelle aventure, toujours dans le commerce. En juillet 1912, ils montent une blanchisserie à Saint-Pierre-Quilbignon, un faubourg de Brest. Jeanne, qui deviendra la mère de Denis, vient au monde le 8 novembre de cette année.

Et puis c’est la guerre. Réformé à cause de ses brûlures, Guillaume Seznec reste sur place. L’armée réquisitionne la blanchisserie et on lui confie le nettoyage du linge de toute la garnison de Brest.

Le petit Albert naît le 31 octobre 1914. C’est le quatrième enfant de Guillaume et Marie-Jeanne.

Vivant mal d’être resté sur l’arrière, Guillaume Seznec se porte volontaire pour aller, pendant un an, à la poudrerie de l’île d’Ouessant. C’est Marie-Jeanne qui dirigera, seule, la blanchisserie pendant cette absence. Lorsqu’il revient, la guerre est devenue horrible. Une véritable boucherie.

En 1917 apparaissent de nouveaux clients : les Américains, dont les troupes viennent de débarquer au Havre. Ils règlent presque le triple de que ce paie l’armée française, et en dollars cash ! C’est un véritable coup de fouet pour l’entreprise familiale. Marie-Jeanne range précieusement ces magnifiques dollars-or dans une petite boite en carton. Il est admis qu’elle décidera de leur utilisation puisque c’est elle qui a pris la direction de la blanchisserie.

Un an plus tard, le régiment de Seznec se trouve transféré à Morlaix, la famille suit.

La blanchisserie de Brest continue à tourner.

Les Seznec se portent acquéreurs d’une propriété, Traon-ar-Velin, une scierie désaffectée à la sortie de Morlaix, où l’on va s’installer pour une longue période.

Puis quand la guerre se termine, Guillaume Seznec découvre petit à petit l’existence d’un commerce bien particulier : l’achat et la revente des stocks américains.

Désireux, comme la plupart de ses compatriotes de bénéficier de cette manne, il achète un camion et quelques articles (en particulier un important lot de couvertures) qu’il entrepose dans un grand hangar qui borde la route.

Charles Marc, l’un des frères de Marie-Jeanne, propose à Guillaume de lui racheter la blanchisserie de Brest. Un accord est conclu pour un paiement échelonné.

En 1922, la blanchisserie brûle, et comme les Seznec en sont encore légalement propriétaires, c’est eux qui reçoivent l’indemnité de l’assurance. C’est ainsi que naît la rumeur, colportée par de mauvaises langues. Seznec est un malin qui met le feu à ses biens pour toucher les primes d’assurances.

C’est en 1922 que Guillaume Seznec fait la connaissance de celui qui deviendra son associé, Pierre Quemeneur. Non à propos du bois (Seznec était maître de scierie et Quemeneur négociant en bois) mais du stock de couvertures américaines que guillaume avait acheté.

En 1923, Guillaume Seznec décide de changer de métier. Après avoir fait d’importants travaux, il rend à la propriété sa véritable vocation : le travail du bois. Le voilà à la tête d’une importante scierie qui emploie une douzaine d’ouvriers. Deux personnes servent fidèlement la famille : la bonne, Angèle Labigou, et Sanson, le « chauffeur » de la scierie (celui qui s’occupe des machines et des véhicules).

Guillaume Seznec est maintenant ce qu’on appelle « un homme arrivé », maître de scierie, père de famille, rangé, dur en affaires certes, mais avec une ambition tournée vers la prospérité de sa famille.

PORTRAIT DE PIERRE QUEMENEUR

Pierre Quemeneur a vu le jour en 1877, un an avant Guillaume Seznec, à Commana (Finistère), un bourg proche de Landivisiau. Ses parents tenaient une petite ferme. Puis, en 1903, la propriété a été vendue et le jeune homme a racheté, avec son frère et deux de ses soeurs, une petite maison à Saint-Sauveur, dans le canton de Sizun, avec au rez-de-chaussée un modeste débit de boissons. Il a alors 26 ans, les dents longues et, comme Guillaume Seznec, le désir de sortir de sa condition et réussir. Elu conseiller municipal en 1914, il fait du commerce, achetant et revendant un peu tout ce qui se présente : vin, cidre, alcool, bétail, charbon de bois… Sa situation financière, cependant, est loin d’être florissante.

C’est dans le bois qu’il se lance : achat aux paysans, aux forestiers, fourniture de poteaux pour les mines. Puis, lorsque la guerre éclate, celle-ci lui permet, comme beaucoup, de passer au stade supérieur. Le Génie de l’armée consomme en effet une très grande quantité de poteaux de mine pour consolider les tranchées.

Les hostilités terminées, Pierre Quemeneur est un homme riche – très riche même. Son commerce est devenu international et ne couvre pas seulement l’Angleterre, la Sarre et la Belgique, mais les Etats-Unis. Des bateaux chargés de poteaux de mine vont et viennent entre Le Havre et l’Amérique. Il « pèse » désormais 2 millions de francs-or ! Le type même de l’enrichi de guerre…

C’est à cette époque qu’il fait construire « Ker-Abri », la demeure bourgeoise qui domine Landerneau. Avec ses tourelles à clocheton pointu, on pourrait tenter de l’assimiler à un château. Il acquiert également un domaine à Plourivo, « Traou-Nez », une magnifique propriété qui comporte 90 hectares de bois de sapins dont il confie la gestion et l’exploitation à son frère Louis, un garçon sûr, qui le sert fidèlement. Lui-même s’installe au manoir de Ker-Abri, en compagnie de sa soeur Jenny qui tient la maison. Une vie de notable célibataire. L’autre sœur, Marie-Anne, s’est mariée en 1920 avec un clerc de notaire de Pont-l’Abbé, Jean Pouliquen. Quemeneur, en chef de famille protecteur et avisé, lui a prêté 160000 francs afin qu’il s’établisse en achetant une étude. Un notaire dans la famille, ça fait toujours bon effet ! Jean Pouliquen, apparemment peu reconnaissant, se fait tirer l’oreille pour rembourser le prêt.

Une fois établi, et bien établi, Quemeneur s’est lancé dans la carrière politique. En 1919, le bistrotier est élu conseiller général de Sizun, son canton natal. Le petit paysan a parcouru un sacré chemin, d’autant qu’un siège de député l’attend à bras ouverts. C’est sûr et certain, il sera élu aux législatives de 1924, aux couleurs du Parti républicain démocrate, sorte de démocratie chrétienne de l’époque – d’ailleurs, après sa disparition, c’est son suppléant qui emportera le siège.

Ce petit homme rond et jovial, avenant, volontiers charmeur même, est un bon vivant. Sur les foires et les marchés, il sait serrer les mains de ses concitoyens et promettre d’user discrètement de son influence. En compagnie de ses pairs, les notables, il est un client assidu des bons restaurants de la région. Il fréquente aussi d’autres lieux, plus discrètement bien sûr car un politicien, surtout démocrate-chrétien, ne saurait choquer l’électeur. Il est également à Morlaix membre d’une sorte de club, le Cercle des arts, où se retrouvent pour discuter, dîner et faire peut-être des rencontres agréables, des notaires, chefs d’entreprises, pharmaciens, médecins, etc.

Tout va donc pour le mieux. Une seule ombre au tableau, mais de taille : le fisc le poursuit pour  » bénéfices de guerre  » et lui réclame de l’argent. Quemeneur, ne se soucie pas trop de ces broutilles : il est persuadé que ça s’arrangera, surtout lorsqu’il sera élu député…

Un vendeur de bois et un maître de scierie sont faits pour se rencontrer. En effet, c’est ce qui se produit en 1922… non à propos de bois justement, mais du stock de couvertures américaines que Guillaume Seznec avait acquis et entreposé. Les deux hommes sympathisent. Bien des choses séparent l’affable politicien célibataire de Landerneau du maître de scierie de Morlaix tout dévoué à sa famille. Les deux hommes ont pourtant un point commun : ils se sont faits eux-mêmes, en dépit de leurs origines modestes.

Au-delà de leurs rapports commerciaux, une certaine amitié était née entre le jovial politicien et le taciturne maître de scierie. Les extrêmes s’attirent, c’est bien connu. Seznec est épaté par la faconde et l’entregent de Quemeneur, qui lui-même apprécie Seznec pour son sérieux et sa retenue. Un « taiseux », c’est précieux, on peut parler de tout avec lui, lui faire des confidences, on est certain qu’il ne les répétera pas. Cette qualité de Guillaume Seznec, si elle lui sert à gagner l’estime de Quemeneur, le desservira plus tard quand le drame surviendra. Il ne parlera que tardivement des affaires un peu particulières du conseiller général. On en déduira qu’il voulait dissimuler des faits à la justice.

Quemeneur, donc, fréquente les Seznec. Un certain jour, il propose une nouvelle affaire à son ami : une affaire de voitures. Et le mécanisme de la tragédie se met en marche…

PORTRAIT DE PIERRE BONNY

En 1923, Pierre Bonny a 28 ans. Ce n’est encore qu’un jeune inspecteur aux dents longues, assistant et secrétaire du commissaire Achille Vidal. Son nom est alors inconnu du grand public. On le retrouvera souvent plus tard dans l’histoire de la politique et, plus généralement, dans celle de notre pays. Un nom qui s’écrira en lettres de sang…

Il est policier depuis 1918. Avant que n’éclate l’Affaire Seznec, il a d’abord exercé ses talents en province où rapidement, se sont révélées ses grandes qualités, ce qui lui a valu sans doute d’être versé dans la « Secrète ». Chargé de « missions très spéciales », personne ne savait en quoi elles consistaient. Il disparaissait durant quelques jours sans donner ni laisser la moindre indication sur sa destination ou son itinéraire. C’est au cours d’une de ces missions qu’il fut amené à fréquenter le Champ-de-Mars, où se produisait le trafic des voitures américaines… Après un intermède à la brigade des jeux, il revient à son corps d’origine, la Sûreté, tout auréolé de sa jeune gloire policière qui s’entoure d’un parfum de mystère et de contre-espionnage. Il a déjà mis le doigt dans l’engrenage le plus dangereux de tous : celui de la politique.

L’homme est policier dans l’âme. Il aime traquer, surprendre, confondre. Habité par une ambition que ses qualités rendent légitime, il ronge son frein. Il a vite compris que pour faire carrière, devenir un « grand » dans ce métier, il fallait servir les desseins du pouvoir politique, quel qu’il soit, obligation à laquelle il se plie sans états d’âme. L’Affaire Seznec lui apportera la consécration. Elle fera de lui un policier célèbre, une vedette, mais surtout, aux yeux des gouvernants, un homme précieux à qui l’on peut confier des missions confidentielles encore plus « délicates ».

Très vite, Bonny allait prendre l’habitude de « rendre service » aux hommes politiques. En 1927, il reçoit la médaille d’argent de la police, est nommé inspecteur principal et officier de police judiciaire. Il est question de le faire passer commissaire, bien qu’il ait échoué trois fois de suite à l’examen, mais ce projet est contrecarré par une indiscrétion parue dans la presse.

Ses rapports avec la hiérarchie policière, qui apprécie peu ses méthodes « expéditives » et sans doute aussi sa situation atypique, sont complexes : on se plie aux décisions du pouvoir politique qui le protège, mais on lui met volontiers des « poux dans la tête ».
Déjà en 1923, il s’est constitué un solide réseau d’indicateurs. Des « hommes du milieu » lui serrent ostensiblement la main et lui offrent le champagne.

Suivront les affaires Stavisky et Prince dans les années trente.

Le célèbre escroc Alexandre Stavisky, avait réussi à compromettre des personnages importants de la finance et de la politique en les « arrosant » copieusement. On le retrouvera « suicidé » le 8 janvier 1934. Le Canard enchaîné ironisera en titrant :  » Stavisky se suicide d’un coup de revolver qui lui a été tiré à bout portant « . Et le journal d’ajouter :  » Stavisky s’est suicidé d’une balle tirée de trois mètres. On savait qu’il avait le bras long. Mais à ce point ! « . Bonny « s’illustre » dans l’Affaire Stavisky. C’est lui qui retrouve les talons de chèques de l’escroc, permettant ainsi d’atténuer le scandale. A l’occasion de ce coup d’éclat, le garde des Sceaux de l’époque s’adresse à lui en ces termes :  » Jeune homme, vous avez sauvé la République. Vous êtes le premier policier de France ! « .

Le génie de Bonny est celui de la confusion : il brouille les pistes en vous donnant l’impression de retrouver votre chemin tout seul, alors qu’il vous mène là où il veut. Dans l’Affaire Seznec, il n’aura de cesse de manipuler les témoins en orientant leurs dépositions. Il s’acharnera à démontrer la culpabilité du maître de scierie, sans doute pour protéger de hauts personnages compromis dans le trafic des stocks américains avec l’URSS.

Si l’on en croit son fils, il s’est passé de drôles de choses dans l’affaire Prince. Selon lui, le policier est en fait l’artisan du crime (Albert Prince – conseiller à la Cour de Paris – sera découvert sur le ballast d’une voie de chemin de fer près de Dijon. Le corps déchiqueté et décapité par le passage d’un train. C’est Bonny qui aurait monté le guet-apens destiné à éliminer un personnage indésirable pour le pouvoir en place).

Après l’affaire Prince, Bonny s’imagine peut-être que ses puissants protecteurs lui manifesteront leur éternelle reconnaissance. Mais ce policier qui se croit tout permis en sait trop. Il est devenu gênant pour ses anciens employeurs. Une commission d’enquête est nommée et on découvre qu’il y a eu falsifications de preuves dans les enquêtes de Bonny concernant Stavisky et Prince.

Un jour, dans les couloirs de la police judiciaire, on l’entend s’écrier : « J’en ai marre de ces salauds. Je me suis mouillé pour eux. Ils ont gagné beaucoup d’argent, ils sont au gouvernement. Si on me vire, je sortirai toute l’Affaire Seznec où j’ai pris de gros risques ! »

Condamné à trois ans de prison avec sursis – et donc libre – il est cependant chassé de la police pour trafic d’influence et détournement de fonds dans l’exercice d’une fonction publique.

L’occupation allemande est pour ce déclassé une « divine surprise ». Il se met au service du bureau « Otto », officine de marché noir allemande destinée à approvisionner l’occupant. Dans ce contexte, il s’acoquine avec le truand Henri Laffont et ses amis. C’est ainsi que naît la tristement célèbre bande Bonny-Laffont. Elle a ses locaux au 93 de la rue Lauriston, dans un immeuble tranquille près des Champs-Elysées. L’ancien policier et ses acolytes ne se bornent pas seulement à trafiquer, ils participent activement à la chasse aux juifs et aux résistants. Le superflic est devenu un auxiliaire de la Gestapo. Il est devenu un criminel hors du commun.

Condamné à mort à la Libération, il est fusillé le 27 décembre 1944. Avant d’être arrêté, il avait fait part à son fils de ses doutes sur la culpabilité de Seznec. « Mon petit, les apparences sont aujourd’hui contre moi. Exactement comme elles le furent contre Seznec. Moi qui avais participé à l’enquête, j’étais certain qu’il avait tué le conseiller général Quemeneur. Ce n’est que bien des années plus tard que j’ai eu la certitude, pour ainsi dire formelle, que Seznec était innocent. Et pourtant, il est au bagne depuis plus de vingt ans et par ma faute, parce que je me suis trompé de bonne foi… « 

Quelle était cette preuve formelle ? Nous l’ignorons, hélas !

Au docteur Paul, médecin légiste chargé d’assister à son exécution, il déclara avant de mourir : « Je regrette d’avoir envoyé au bagne un innocent. »

PORTRAIT DE ACHILLE VIDAL

L’homme à qui on va confier l’Affaire Seznec – en réalité, à cette époque, elle s’appelle encore l’affaire Quemeneur – est le commissaire Achille Vidal.

C’est un méridional imposant, volubile, qui jouit d’une certaine notoriété pour avoir démêlé avec brio des affaires criminelles récentes.

Son principal adjoint est l’inspecteur Pierre Bonny.

Avec sa barbiche noire, sa canne, son accent du midi et ses grand gestes, le commissaire Vidal manipulera l’Affaire à sa guise pour faire de Seznec le coupable idéal. Un témoin au procès déclarera que Vidal était en relations intimes avec les témoins.

Concernant la demande en révision du procès, un complément d’informations sera décidé par le parquet. Ce sont les mêmes commissaires et inspecteurs de police qui seront nommés pour enquêter eux mêmes sur… leur propre enquête ! Ainsi, Vidal se déplacera plusieurs fois à Morlaix pour rendre visite à Marie-Jeanne, la femme de Guillaume Seznec. Se montrant très bienveillant, il lui promettra pratiquement de l’aider dans son combat. Mais le masque ne tardera pas à tomber : fini l’amitié, la compréhension, la bienveillance ! Le policier lui lancera sans ménagements que ses efforts pour faire réviser le procès de son mari sont vains. Ces pressions n’intimideront pas Marie-Jeanne qui continuera à se battre. Elle s’appliquera même, afin de garder toutes ses chances de son côté, à conserver de bonnes relations avec le commissaire Vidal.

Source : www.france-justice.org

 

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